Assommons les pauvres

28 décembre 2008

Pendant quinze jours je m’étais confiné dans ma chambre, et je m’étais entouré des livres à la mode dans ce temps-là (il y a seize ou dix-sept ans); je veux parler des livres où il est traité de l’art de rendre les peuples heureux, sages et riches, en vingt-quatre heures. J’avais donc digéré, – avalé, veux-je dire, toutes les élucubrations de tous ces entrepreneurs de bonheur public, – de ceux qui conseillent à tous les pauvres de se faire esclaves, et de ceux qui leur persuadent qu’ils sont tous des rois détrônés. – On ne trouvera pas surprenant que je fusse alors dans un état d’esprit avoisinant le vertige ou la stupidité.

Il m’avait semblé seulement que je sentais, confiné au fond de mon intellect, le germe obscur d’une idée supérieure à toutes les formules de bonne femme dont j’avais récemment parcouru le dictionnaire. Mais ce n’était que l’idée d’une idée, quelque chose d’infiniment vague.

Et je sortis avec une grande soif. Car le goût passionné des mauvaises lectures engendre un besoin proportionnel du grand air et des rafraîchissants.
Comme j’allais entrer dans un cabaret, un mendiant me tendit son chapeau, avec un de ces regards inoubliables qui culbuteraient les trônes, si l’esprit remuait la matière, et si l’oeil d’un magnétiseur faisait mûrir les raisins.

En même temps, j’entendis une voix qui chuchotait à mon oreille, une voix que je reconnus bien; c’était celle d’un bon Ange, ou d’un bon Démon, qui m’accompagne partout. Puisque Socrate avait son bon Démon, pourquoi n’aurais-je pas mon bon Ange, et pourquoi n’aurais-je pas l’honneur, comme Socrate, d’obtenir mon brevet de folie, signé du subtil Lélut et du bien avisé Baillarger?
Il existe cette différence entre le Démon de Socrate et le mien, que celui de Socrate ne se manifestait à lui que pour défendre, avertir, empêcher, et que le mien daigne conseiller, suggérer, persuader. Ce pauvre Socrate n’avait qu’un Démon prohibiteur; le mien est un grand affirmateur, le mien est un Démon d’action, un Démon de combat.

Or, sa voix me chuchotait ceci: « Celui-là seul est l’égal d’un autre, qui le prouve, et celui-là seul est digne de la liberté, qui sait la conquérir. »

Immédiatement, je sautai sur mon mendiant. D’un seul coup de poing, je lui bouchai un oeil, qui devint, en une seconde, gros comme une balle. Je cassai un de mes ongles à lui briser deux dents, et comme je ne me sentais pas assez fort, étant né délicat et m’étant peu exercé à la boxe, pour assommer rapidement ce vieillard, je le saisis d’une main par le collet de son habit, de l’autre, je l’empoignai à la gorge, et je me mis à lui secouer vigoureusement la tête contre un mur. Je dois avouer que j’avais préalablement inspecté les environs d’un coup d’oeil, et que j’avais vérifié que dans cette banlieue déserte je me trouvais, pour un assez long temps, hors de la portée de tout agent de police.

Ayant ensuite, par un coup de pied lancé dans le dos, assez énergique pour briser les omoplates, terrassé ce sexagénaire affaibli, je me saisis d’une grosse branche d’arbre qui traînait à terre, et je le battis avec l’énergie obstinée des cuisiniers qui veulent attendrir un beefteack.

Tout à coup, – ô miracle! ô jouissance du philosophe qui vérifie l’excellence de sa théorie! – je vis cette antique carcasse se retourner, se redresser avec une énergie que je n’aurais jamais soupçonnée dans une machine si singulièrement détraquée, et, avec un regard de haine qui me parut de bon augure, le malandrin décrépit se jeta sur moi, me pocha les deux yeux, me cassa quatre dents, et avec la même branche d’arbre me battit dru comme plâtre. – Par mon énergique médication, je lui avais donc rendu l’orgueil et la vie.

Alors, je lui fis force signes pour lui faire comprendre que je considérais la discussion comme finie, et me relevant avec la satisfaction d’un sophiste du Portique, je lui dis: « Monsieur, vous êtes mon égal! veuillez me faire l’honneur de partager avec moi ma bourse; et souvenez-vous, si vous êtes réellement philanthrope, qu’il faut appliquer à tous vos confrères, quand ils vous demanderont l’aumône, la théorie que j’ai eu la douleur d’essayer sur votre dos. »

Il m’a bien juré qu’il avait compris ma théorie, et qu’il obéirait à mes conseils.

Charles Baudelaire, 1864

Un petit évènement

2 septembre 2008

Depuis que j’ai quitté ma province pour Beijing, six ans ont filé en un clin d’oeil. Durant ce laps de temps, la somme de ce qu’il est convenu d’appeler les grands évènements – affaires d’Etat d’envergure nationale – dont j’ai été le témoin de mes yeux ou de mes oreilles est loin d’être insignifiante, mais aucun d’entre eux n’a laissé des traces en moi et, si je voulais essayer de définir leur influence sur ma personne, je dirais tout au plus qu’ils ont aggravé ma morosité – pour être franc, ils m’ont appris chaque jour davantage à avoir piètre opinion des gens.

Cependant, un petit évènement m’a frappé et a été capable de secouer cette morosité, ce qui fait qu’aujourd’hui encore j’en garde le souvenir.

C’était durant l’hiver de la sixième année de la République [1917], le grand vent du nord faisait rage et la nécessité de gagner ma vie m’avait contraint à me trouver dans la rue dès le matin. Je n’y rencontrai quasiment personne mais réussis, avec beaucoup de mal, à trouver un tireur de pousse à qui je demandai de me conduire à la porte S. Peu à peu, le vent diminua, les nuages de poussière qui avaient recouvert l’avenue furent balayés, la laissant nette et propre, et l’homme accéléra sa course. Tout à coup, juste avant la porte S, un bras du véhicule accrocha quelqu’un, que nous vîmes s’effondrer lentement à terre.

La victime était une femme aux cheveux grisonnants et aux vêtements en loque. Elle avait surgi en angle droit du bas-côté de la route, juste devant nous. Le tireur du pousse avait déjà réussi à l’éviter, lorsqu’un des pans de son gilet ouaté en lambeaux, qui flottait dans le vent, se prit dans le brancard du véhicule. Heureusement, l’homme ralentit aussitôt, sinon elle aurait été brutalement renversée et c’était une chute à se rompre le cou.

Elle s’était affaissée sur le sol et le tireur s’était arrêté. À mon avis, la vieille femme n’était pas blessée. De plus, il n’y avait pas de témoins. Je m’énervai contre lui : il en faisait trop, au risque de s’attirer des ennuis, et de me mettre en retard. Je lui lançai :
– Ce n’est rien ! Continue !

Il ne me prêta pas attention ou peut-être ne m’avait-il même pas entendu. Il posa les brancards, aida la vieille femme à se relever doucement et, la soutenant sous le bras pour assurer son équilibre, lui demanda :
– Comment vous sentez-vous ?
– Je me suis fait mal.

Je pensai : « J’ai vu comment tu es tombée lentement. Comment aurais-tu pu te faire mal ? C’est des histoires ! C’est révoltant ! Le tireur exagère, vraiment ! Mais puisqu’il court de lui-même au devant des ennuis, qu’il s’en sorte tout seul ! »

Mais lui, en entendant la plainte de la vieille femme, sans hésiter une seconde, l’avait saisie à nouveau sous le bras et l’emmenait pas à pas. Surpris, je levai vivement les yeux pour voir où il se rendait. Un bureau de police ! Le vent avait fait rentrer tout le monde à l’intérieur et le tireur de pousse soutenant la vieille femme se dirigeait vers la grande entrée.

J’éprouvai alors subitement une impression étrange, comme si cette haute silhouette couverte de poussière était en un instant devenue plus grande. Et, plus elle s’éloignait de moi, plus elle grandissait , à tel point que je devais la regarder d’en bas. En même temps, elle semblait prendre sur moi un ascendant assez puissant pour extraire de sa pelisse le « petit » moi qui s’y cachait.

En cet instant, toujours assis dans le pousse, j’avais perdu tout ressort. Je restai comme paralysé, incapable d’un mouvement et même d’une pensée, jusqu’au moment où, voyant un agent de police sortir du poste, je descendis enfin de mon siège.

L’agent vint à moi et me dit :
– Prenez un autre tireur. Celui-ci ne peut plus vous conduire.

Sans réfléchir, je saisis dans ma poche une grosse poignée de pièces et la lui tendis.
– Donnez-lui cela, dis-je.

Le vent était complètement tombé, l’avenue très calme. Je marchai et, tout en marchant, je réfléchissais. J’avais presque peur que ma pensée ne s’arrêtât sur moi-même. Mis à part ce qui s’était passé avant, que signifiait cette grosse poignée de pièces ? Une récompense ? Mais avais-je compétence pour juger le tireur de pousse ? Je ne savais que me répondre à moi-même.

Maintenant encore, cette affaire me revient à l’esprit de temps à autre, me plongeant dans un pénible effort de réflexion sur ma propre personne. Les grands évènements politiques et militaires de ces dernières années ont eu sur moi le même effet que « Le maître à dit … », ou « On lit dans le Canon des Poèmes … », et autres enseignements que j’ai appris lorsque j’étais petit, dont je serais incapable aujourd’hui de réciter la moindre bribe. Seul ce petit évènement continue de hanter mon esprit, parfois plus net encore que sur le moment. Il m’enseigne à avoir honte de moi, il me pousse à devenir meilleur, accroissant du même coup mon courage et mon espoir.

Lu Xun, 1919

Celui qui a mal tourné

8 mai 2008

Il y avait des temps et des temps
Qu’je n’m’étais pas servi d’mes dents
Qu’je n’mettais pas d’vin dans mon eau
Ni de charbon dans mon fourneau
Tous les croqu’-morts, silencieux
Me dévoraient déjà des yeux
Ma dernière heure allait sonner
C’est alors que j’ai mal tourné

N’y allant pas par quatre chemins
J’estourbis en un tournemain
En un coup de bûche excessif
Un noctambule en or massif
Les chats fourrés, quand ils l’ont su
M’ont posé la patte dessus
Pour m’envoyer à la Santé
Me refaire une honnêteté

Machin, Chose, Un tel, Une telle
Tous ceux du commun des mortels
Furent d’avis que j’aurais dû
En bonn’ justice être pendu
A la lanterne et sur-le-champ
Y s’voyaient déjà partageant
Ma corde, en tout bien tout honneur
En guise de porte-bonheur

Au bout d’un siècle, on m’a jeté
A la porte de la Santé
Comme je suis sentimental
Je retourne au quartier natal
Baissant le nez, rasant les murs
Mal à l’aise sur mes fémurs
M’attendant à voir les humains
Se détourner de mon chemin

Y’en a un qui m’a dit:  » Salut !
Te revoir, on n’y comptait plus »
Y’en a un qui m’a demandé
Des nouvelles de ma santé
Lors, j’ai vu qu’il restait encor
Du monde et du beau mond’ sur terre
Et j’ai pleuré, le cul par terre
Toutes les larmes de mon corps

Georges Brassens, 1957

Tant de sueur humaine

7 avril 2008

Tant de sueur humaine
Tant de sang gâté
Tant de mains usées
Tant de chaînes
Tant de dents brisées
Tant de haine
Tant d’yeux éberlués
Tant de faridondaines
Tant de faridondés
Tant de turlutaines
Tant de curés
Tant de guerres et tant de paix
Tant de diplomates et tant de capitaines
Tant de rois et tant de reines
Tant d’as et tant de valets
Tant de pleurs tant de regrets
Tant de malheurs et tant de peines
Tant de vies à perdre haleine
Tant de roues et tant de gibets
Tant de supplices délectés
Tant de roues tant de gibets
Tant de vies à perdre haleine
Tant de malheurs et tant de peines
Tant de pleurs tant de regrets
Tant d’as et tant de valets
Tant de rois et tant de reines
Tant de diplomates et tant de capitaines
Tant de guerres et tant de paix
Tant de curés
Tant de turlutaines
Tant de faridondés
Tant de faridondaines
Tant d’yeux éberlués
Tant de haine
Tant de dents brisées
Tant de chaînes
Tant de mains usées
Tant de sang gâté
Tant de sueur humaine

Raymond Queneau, 1959

Le destin de l’homme se joue partout et tout le temps

1 avril 2008

Parler de l’humanité, c’est parler de soi-même. Dans le procès que l’individu intente perpétuellement à l’humanité, il est lui-même incriminé et la seule chose qui puisse le mettre hors de cause est la mort. Il est significatif qu’il se trouve constamment sur le banc des accusés même quand il est juge. Personne ne peut prétendre que l’humanité est en train de pourrir sans avoir tout d’abord constaté les symptomes de la putréfaction sur lui-même. Personne ne peut dire que l’être humain est mauvais sans avoir lui-même commis de mauvaises actions. En ce domaine, toute observation doit être faite in vivo. Tout être vivant est prisonnier à perpétuité de l’humanité et contribue par sa vie, qu’il le veuille ou non, à accroître ou à amoindrir la part de bonheur et de malheur, de grandeur et d’infamie, d’espoir et de désolation, de l’humanité.

C’est pourquoi je puis oser dire que le destin de l’homme se joue partout et tout le temps et qu’il est impossible d’évaluer ce qu’un être humain peut représenter pour un autre. Je crois que la solidarité, la sympathie et l’amour sont les dernières chemises blanches de l’humanité. Plus haut que toutes les vertus, je place cette forme d’amour que l’on appelle le pardon. Je crois que la soif humaine de pardon est inextinguible, non pas qu’il existe un péché d’essence divine ou diabolique mais parce que, dès l’origine, nous sommes en butte à une impitoyable organisation du monde contre laquelle nous sommes bien plus désarmés que nous ne pourrions le souhaiter.

Or, ce qu’il y a de tragique dans notre situation, c’est que, tout en étant convaincu de l’existence des vertus humaines, je puis néanmoins nourrir des doutes quant à l’aptitude de l’homme à empêcher l’anéantissement du monde que nous redoutons tous. Et ce scepticisme s’explique par le fait que ce n’est pas l’homme lui-même qui décide, en définitive, du sort du monde, mais des blocs, des constellations de puissances, des groupes d’États, qui parlent tous une langue différente de celle de l’homme, à savoir celle du pouvoir. Je crois que l’ennemi héréditaire de l’homme est la macro-organisation, parce que celle-ci le prive du sentiment, indispensable à la vie, de sa responsabilité envers ses semblables, réduit le nombre des occasions qu’il a de faire preuve de solidarité et d’amour et le transforme au contraire en codétenteur d’un pouvoir qui, même s’il paraît, sur le moment, dirigé contre les autres, est en fin de compte dirigé contre lui-même. Car qu’est-ce que le pouvoir si ce n’est le sentiment de n’avoir pas à répondre de ses mauvaises actions sur sa propre vie mais sur celle des autres ?

Si, pour terminer, je devais vous dire ce dont je rêve, comme la plupart de mes semblables, malgré mon impuissance, je dirais ceci : je souhaite que le plus grand nombre de gens possible comprenne qu’il est de leur devoir de se soustraire à l’emprise de ces blocs, de ces Églises, de ces organisations qui détiennent un pouvoir hostile à l’être humain, non pas dans le but de créer de nouvelles communautés mais afin de réduire le potentiel d’anéantissement dont dispose le pouvoir en ce monde. C’est peut-être la seule chance qu’ait l’être humain de pouvoir un jour se conduire comme un homme parmi les hommes, de pouvoir redevenir la joie et l’ami de ses semblables.

Stig Dagerman, Vi, 1950